A Domicile

Thierry Fournier

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C’est sous la forme d’une musique que À Domicile surgit dans la représentation de Conférences du dehors, dans le silence qui suit la deuxième interview de David Beytelmann qui se termine par : « Avec ceci ??? ». Avec ceci, donc, l’irruption soudaine d’une musique de film militaire américain, cuivres et de batteries, qui pourrait être celle d’Independance Day ou de Medal of Honor : une partition de medal ceremony, réveillant les fictions patriotes.

Le dispositif constitué par l’ordinateur portable, l’ampli et le vidéoprojecteur s’est mis en route de manière autonome, diffusant la musique et vidéoprojetant une image qui est celle de la salle. L’interprète s’en rapproche et se trouve face à l’écran qui constitue un prompteur, elle s’empare alors du micro et commence à lire le texte qui défile. Son visage apparaît en gros plan sur la vidéoprojection : le point de vue de la caméra est celui de l’ordinateur qui filme sa lectrice – à ceci près que le visage est entièrement pixellisé, à l’instar des dispositifs de préservation de l’anonymat pratiqués par les talk-shows télévisuels.

Le texte défile également sur la vidéoprojection, en surimpression sur le visage, en même temps qu’il se déroule sur l’écran du prompteur. Il est constitué d’extraits de la circulaire du 21 février 2006, édictée par le Ministère de l’intérieur, qui fixe les conditions d’arrestation légale des étrangers en situation irrégulière et précise la marche à suivre pour procéder à des interpellations « sur la voie publique, aux guichets des préfectures, au domicile ou dans les foyers et centres d’hébergement » (Circulaire NOR : JUSD0630020C – Crom.06.5/E1-21.02.2006).

La particularité de cette circulaire est que, ces arrestations devant se dérouler à l’extérieur, elle légifère donc sur tout ce qui peut être considéré comme un domicile ou non : appartement, cour d’immeuble, yacht de plaisance, logement détruit par un incendie, bloc opératoire, etc. C’est dans cette perspective qu’ont été sélectionnés ses extraits qui mettent en évidence cette distinction.

L’interprète déroule ainsi la lecture du texte, dans une disposition de « circuit fermé » au sens littéral du terme, comme si l’ensemble constitué par l’ordinateur, le micro, l’ampli et la projection générait l’ensemble du contenu, sa transformation et sa propre fiction. Le texte est traité comme le générique d’un blockbuster qui aurait nourri la pensée de son auteur, et contamine progressivement l’interprète jusqu’à l’extrême violence. La voix de l’actrice se transpose lentement dans les graves au fur et à mesure que le texte énumère les lieux possibles d’arrestation, et l’équilibre se rompt à l’instant où, dotée d’une voix de monstre ou de Dark Vador, attaque littéralement l’ampli à coup de micro, la transposition du larsen produisant des sons extrêmement violents d’explosions et de grenades. Après une attaque brève et intense, la musique quitte le domaine du champ de bataille pour aborder le registre de la rédemption caractéristiques des finales de films de guerre, et la lecture de la circulaire s’achève avec ses deux dernières parties : l’énonciation qu’un bloc opératoire est éligible comme lieu d’arrestation, et la liste des destinataires administratifs de la circulaire.