Une recherche en pratique

Article paru dans R&C, recherche et création, ouvrage collectif sous la dir. de Samuel Bianchini, Burozoïque 2010

Extrait de l’introduction

En tant qu’artiste initiant des projets de recherche, enseignant en école d’art, collaborant avec des laboratoires ou institutions de façon indépendante, je présente ici des processus qui s’élaborent en premier lieu dans une pratique. Je les évoquerai à travers trois exemples, qui permettent d’identifier un certain nombre de problématiques et de possibilités.

En préalable, je souhaite clarifier ce que signifie pour moi le terme de « recherche en art » et notamment dans le contexte d’un travail sur l’interactivité. Le premier point est qu’il ne se limite en rien aux relations entre art et technologies numériques. La recherche sur les formes interactives découle d’une pensée générale sur la forme et les modes de relations que peuvent proposer les œuvres, ce qui implique de travailler sur la relation au corps et au geste, sur les liens entre art et sciences humaines, sciences de l’information, politique… autant que sur la technologie ou l’ingénierie. Une recherche en art ne peut donc pas être évaluée à l’aune de son seul caractère scientifique, ou dans une dissociation systématique entre théorie et pratique. Je cite un extrait d’un texte de Jean Cristofol, philosophe et enseignant à l’École supérieure d’art d’Aix-en-Provence : « il y a le déploiement d’un champ continu où se transforment les façons de connaître, d’échanger, de se représenter le monde, (…) de prendre position comme sujet et comme citoyen. Ce qui s’ouvre, c’est à la fois un espace de connaissances, de pratiques, de relations. L’artiste n’est pas quelqu’un qui utilise des moyens nouveaux, c’est quelqu’un qui travaille ces relations, qui infléchit ces pratiques, qui interroge des connaissances, qui réinvente les formes de l’expérience. C’est quelqu’un qui ne produit pas seulement des œuvres, mais instruit des dispositifs, génère des situations, propose des façons de voir et de comprendre . » Ceci suppose donc de dépasser des dénominations telles que « arts numériques », qui contribuent à la visibilité de certaines recherches mais produisent en retour une attente et une discrimination inadaptées, sur la pensée et la production des œuvres, les conditions de leur monstration, la spécialisation de la critique, voire sur les critères d’attribution de certaines aides publiques – domaines qui ont tous une incidence concrète sur les conditions de la pratique artistique et de la recherche en art. Ayant réalisé une majorité d’œuvres dans des contextes internationaux, je peux témoigner en outre que ce cloisonnement est beaucoup plus prononcé en France.

Dans ce cadre et pour préciser encore les choses, trois notions générales peuvent alors m’aider à discerner ce qui relève effectivement de la recherche dans ma pratique. La première est l’autonomie : une production de connaissances doit disposer d’un espace et d’un temps spécifiques et ne peut pas être réduite ou assignée à un processus de production immédiat. La seconde est la transmissibilité : c’est le fait que ces travaux soient profitables à une communauté (étudiants, autres artistes, écoles, collaborateurs, laboratoires, entreprises) qui les distingue de la recherche personnelle inhérente à tout travail artistique ; au demeurant, la dimension collective de ces travaux est souvent très importante. La troisième est la durée : la recherche a besoin du long terme ; elle crée des boucles d’échange entre des protagonistes dont les régimes et les vitesses sont extrêmement diversifiés. Les résultats de nos recherches comprennent les échanges et débats critiques, les publications, les œuvres ou certains de leurs aspects, l’élaboration de dispositifs et leur transfert dans des domaines connexes, etc. Leur évaluation ne peut donc pas s’opérer uniquement par la vérification de leurs effets quantitatifs, mais aussi et surtout par l’analyse de leur potentiel critique à long terme : la capacité de dissémination ou la « généricité » d’une recherche, les collaborations qu’elle suscite, l’évolution des intervenants ayant participé à son processus, etc. Ces trois notions d’autonomie, de transmissibilité et de long terme peuvent paraître élémentaires mais doivent toujours être défendues – particulièrement aujourd’hui – pour ne pas voir la recherche instrumentalisée ou réduite à une production mesurable à court terme.

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