En vigie de Thierry Fournier

Par Céline Flécheux

Publié dans Machinal, catalogue de l’exposition personnelle de Thierry Fournier, Villa Henry, Nice, curatrice Isabelle Pellegrini.

La beauté vague se tient dans le son mat pratiqué.
Jean-Patrice Courtois, Théorèmes de la nature, éd. Nous, p. 23.

L’intérêt des réflexions sur la perception est qu’elles reflètent toujours l’entrelacs de la technologie et de la métaphysique des grandes époques de la civilisation occidentale. Chez les Grecs et à la Renaissance, l’optique et la physique se conjuguaient avec des recherches philosophiques qui visaient à dialectiser le sensible et le suprasensible. Durant le Grand Siècle, pensées sous le sceau de la division cartésienne entre l’esprit « pensant » et la « chose étendue », les questions liées à la perception dépendaient grandement des progrès liés aux nouvelles lunettes astronomiques, aux lentilles et autres instruments scientifiques ; au XIXe siècle, on voit se multiplier les théories physiologiques sur le mouvement, la couleur, le temps et l’espace au même moment où fut inventée une kyrielle de nouvelles machines à les enregistrer. Un des âges d’or de la perception, pour la philosophie et la littérature, est le premier XXe siècle, quand la Gestalt Theorie prend comme modèle l’écran du cinéma afin de valider la distinction figure / fond. Aujourd’hui, à l’heure des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle et des théories comportementalistes, qu’en est-il ? Les machines prolongent-elles notre regard ou dépendons-nous, et à quel point, de leur organisation programmée ?

En situant son champ de recherche en amont d’événements perceptifs clairement identifiables, c’est-à-dire avant la reconnaissance effective d’images de notre part, Thierry Fournier travaille sur le face-à-face dont nous n’avons pas encore conscience entre les images que nous percevons et les machines qui les produisent. Les seuils de perception l’intéressant davantage que la discrimination des objets dans un environnement donné, il préfère des « objets » encore largement indéterminés aux formes définitivement fixées. En choisissant de travailler avec des vagues, des nuages ou des zones floues, il nous immerge délibérément dans des espaces où demeure irrésolu le partage des places : face à un horizon, à un bombardement ou à un corps apparaissant, qu’en est-il du lieu depuis lequel je vois et que suis-je en mesure d’apercevoir ? Thierry Fournier s’attache à la précarité d’un regard qui ne cesse de faire le point sur ce qui n’est pas encore fixé par la forme, dans le sillage des préceptes que Léonard de Vinci donnait à un jeune peintre : préférer, aux dessins déjà formés, les vieux murs pour y voir surgir des batailles.

Notre perception repose sur un ensemble de petites aperceptions que nous finissons par ne plus percevoir distinctement. Le célèbre exemple des gouttelettes chez Leibniz montre que nous n’entendons pas chaque goutte d’eau de la vague, mais la vague dans son entier. Dans le triptyque En Vigie, les vagues jouent un rôle décisif. Pour les quatre lieux retenus (Collioure, Nice, Venise, Strasbourg), le point de vue fut méticuleusement choisi pour sa neutralité : un premier plan net, dégagé, qui occupe toute la largeur de l’image ainsi qu’un horizon situé à une hauteur telle qu’on peut discerner sans peine, dans un plan large, ce qui entre ou sort du cadre. L’apparente indifférenciation des sites permet à Thierry Fournier d’étudier comment un événement ­– qui en est à peine un – survient dans un champ perceptif stable. Nous nous situons au seuil des modifications de la perception afin de mieux saisir la façon dont notre perception discrimine les informations dont elle a besoin. Lorsque le champ perceptuel présente des éléments complexes, quand voyons-nous quelque chose apparaître ? Quand la vague s’est-elle formée ? À partir de quand entendons-nous monter une note ? Quand la lumière a-t-elle changé ? Rien de particulièrement remarquable ; aucun accident ne vient bousculer nos schèmes perceptifs habituels, mais une attention soutenue aux avènements discrets et aux cessations lentes. Cette échelle des événements est importante chez un artiste qui fait constamment advenir mesure et proportion dans son travail.

Nous observons un bord de mer ; nous contemplons les vagues, l’eau, l’horizon, etc. Tout est tranquille. Lorsque passent un navire, un engin à moteur, des planches à voile, des baigneurs, nous remarquons qu’ils perturbent le cadre initial, mais nous serions en peine de dire quand ils ont commencé à entrer dans notre champ visuel, ou même à partir de quand nous avons commencé à remarquer leur présence et leur disparition. C’est sur ce point que travaille Thierry Fournier : quand la surface de l’eau se fend pour accueillir un nouvel événement, que les vagues se gonflent légèrement, que le plan est coupé par des passages latéraux, une musique commence à monter en crescendo proportionnellement au nombre de mouvements repérés dans l’image, eux-mêmes étant marqués par des pixels blancs. Plus les événements sont nombreux, plus le son monte, plus les taches blanches se multiplient sur l’écran ; moins ils adviennent, moins il y a d’informations à traiter par le programme mis au point par l’artiste, moins entend-on les notes de l’orchestre.

Une des qualités d’En vigie réside dans le choix sonore du crescendo ­­– le magnifique début de Leonore de Beethoven. De la même manière qu’il nous donne à voir la manière dont nous percevons plutôt que le résultat de la perception, c’est moins le sommet qui intéresse Thierry Fournier que le chemin pour y parvenir, le poros, comme le nomment les Grecs, le moyen, l’expédient, le parcours. Lorsque le nombre d’éléments « bougés » dans l’image augmente, on entend monter le crescendo, sans jamais parvenir au climax. Il met ainsi en scène une a-porie, un chemin sans résolution. Nous nous retrouvons dans une situation d’attente sans en connaître l’objet, à voguer ici et là, portés par les vagues, sans visée particulière.

D’abord attentif aux images et aux sons, on tente de comprendre ce qu’on voit ; on remarque ensuite qu’il existe un rapport synthétique entre les blancs sur l’image, les mouvements et les instruments et non une myriade d’éléments dans une totalité amorphe. Toute une organisation devient sensible entre la pièce réalisée et l’observateur que nous sommes. Mais là où Thierry Fournier dépasse l’expérimentation, c’est lorsqu’il donne à entendre que notre regard deviendrait indissociable de celui des machines. Toutes les œuvres de l’exposition Machinal mettent en avant l’écheveau qui se trame de façon discrète mais tenace entre le regard du spectateur et la machine : actons qu’elle voie, mais voyons-nous comme elle ? Reproduisons-nous les seuils définis par leurs signaux ? L’image va-t-elle s’activer parce que la machine nous reconnaît en face d’elle ou nous tiendra-t-elle à jamais en suspens ? Aussi réalisons-nous que notre regard est pris dans un système de spatialisation et d’interrelations complexes qui ne saute jamais aux yeux, alors qu’il est puissamment structurant.

Pas étonnant, donc, que Thierry Fournier ait choisi de travailler sur l’horizon, car celui-ci est par excellence la structure de l’espace et du temps grâce à laquelle nous parvenons à étager notre perception et à nous déplacer, sans même que nous ne songions à le questionner. Véritable « inaperçu de la perception » pour reprendre les mots de Bruce Bégout, l’horizon est tenu à distance dans les lointains, peu interrogé ou sollicité. Il est cette ligne paradoxale que nous voyons et qui se déplace avec nous, repère stable pourtant en mouvement, ligne autant que dernier plan, trace d’une limite autant qu’appel vers ce que nous ne voyons pas. En lui s’accordent ou s’affrontent le lointain et le proche, le continu et le discontinu, le passager et ce qui demeure, le circonstanciel et le perpétuel. Les trois sites d’En Vigie nous rappellent à quel point l’horizon, jonction entre le visible et l’invisible, le fini et l’infini, s’impose en face de nous tout en se laissant oublier. Visé et non seulement donné, sa présence rappelle instamment que la distance entre le sujet et le monde dégage tout un territoire qui s’effondrerait si le sujet percevant n’était pas là pour le parcourir du regard. C’est l’acte même de voir que Thierry Fournier met en œuvre dans ses pièces, au sens où la vision en acte se dévoile grâce à la confrontation inédite entre le regard humain et la machine voyante.

Confusion avec l’onde, trajectoire sans trajectoire, absence de but et de narration : nombreuses sont les pièces de Thierry Fournier qui tournent autour de ces questions. Qu’il s’agisse de la description impossible d’une vidéosurveillance par un programme (Penser voir), d’une reconnaissance visuelle qui patine (Just in case), d’un bombardement dont on ne voit que le nuage de fumée dans Non-Lieu ou d’un orchestre qui s’accorde dans un temps étiré à l’infini (Sous-ensemble), l’artiste met en place un état d’attente sans visée qui devient le mot de l’œuvre elle-même. Jamais ne serions-nous déçus devant ce qui n’arrive pas, pas plus que nous ne serions leurrés par rapport à un événement qui ne surgit pas : nous saisissons que le propre de l’œuvre est cet état d’indétermination qui se meut dans l’espace de la perception. Kant parlait de « beauté vague » lorsqu’il voulait distinguer la véritable beauté de celle, accidentelle, qui « adhère » à son objet. Si le terme « vague » revient ici, c’est pour conjuguer ce que « la vague » porte en elle de « vague », d’indéterminé. Kant tirait ses exemples de la nature ; aujourd’hui, c’est par la confrontation entre les images de la nature produites par des machines sophistiquées et notre perception que se manifestent les nouveaux enjeux esthétiques. Si les écrans nous offrent des images programmées qui semblent prolonger naturellement notre perception, Thierry Fournier met en lumière les attitudes perceptives que nous avons mises en place à notre insu face à des écrans qui engagent pourtant notre responsabilité. Mais c’est avec un grand sentiment de liberté que le spectateur d’aujourd’hui aborde ces problèmes dans l’exposition Machinal, qu’il s’agisse de rêver ou de philosopher.

Céline Flécheux
Février 2018