Penser voir

Pièce sonore (mp3, 9’47″, en boucle) sur le flux d’une webcam en temps réel (2018)
Voir la pièce en direct : www.acousticcameras.org/thierryfournier

Une caméra de surveillance filme une plage en direct. On imagine qu’elle est dotée d’une intelligence artificielle, pensant à haute voix et s’exprimant par une voix de synthèse. Son niveau de perfectionnement l’aurait conduit à douter et elle ferait part de ses questionnements : que doit-on regarder ? comment reconnaître la mer, les passants ? Qu’est-ce qu’un comportement suspect ? À quoi sert-elle ? Comme en situation de burn-out, elle se compare alors aux micro-travailleurs exploités sur le web, interrogeant le sens de son travail, dans un anthropomorphisme qui soulève la dimension politique de ces dispositifs.

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Pièce créée à l’invitation du projet Acoustic Cameras, projet d’annexion sonore, qui invite des artistes et compositeurs à annexer les flux en temps réel de webcams situées dans différents lieux à travers le monde.

Ecotone

installation en réseau (2015)

Installation en réseau (2015)
Ordinateur et programme, vidéoprojection sonore ou écran HD

Ecotone est un paysage artificiel habité par des voix de synthèse qui lisent en direct tous les messages que les internautes postent sur Twitter à propos de leurs désirs.

Un programme télécharge au fur et à mesure tous les messages écrits sur Twitter qui expriment des désirs, en recherchant des expressions comme « je désire », « j’aimerais tellement », « je rêve de », « j’ai trop envie », etc. Il les fait lire par des voix de synthèse, qui génèrent des sortes de vagues ou de montagnes dans le paysage. Une caméra se déplace à l’infini dans ce paradis artificiel, comme une addiction qui ne s’arrêterait jamais.

Extraits du contexte des réseaux sociaux, ces pensées personnelles et parfois très intimes expriment aussi bien des désirs amoureux ou des rêves de vie que ceux plus banaux d’une paire de baskets. À travers ces mots jetés comme des bouteilles à la mer, la pièce aborde la manière dont des vies s’exposent sur internet, questionnant les limites fluctuantes entre intimité et vie publique.

Ecotone, vue d’exposition, Criatec, Église des carmélites, Aveiro, Portugal, 2019

Ecotone, vue d’une exposition personnelle, Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, 2017

Programmation informatique Olivier Guillerminet. Coproduction Thierry Fournier et Lux scène nationale de Valence, avec le soutien du DICRéAM, du Fonds Scan Rhône-Alpes, de la DRAC Île-de-France et de Synesthésie.

Ready mix

performance, Thierry Fournier et Esther Salmona, 2008

Performance, 2008
Esther Salmona et Thierry Fournier – Série de performances Conférences du dehors. Avec Emmanuelle Lafon

L’interprète joint par téléphone Esther Salmona, artiste et auteur. Celle-ci suit un protocole qui consiste à ne rien modifier de son emploi du temps habituel, et à répondre quelle que soit son activité. Peu de paroles sont échangées : Esther Salmona communique en continu les sensations et perceptions immédiates de la situation dans laquelle elle se trouve. Sa voix est retransmise sur un haut-parleur. L’actrice construit sa propre intervention en écho avec ce dialogue : déplacements, interpellations, mises en relation entre l’espace de jeu et l’espace de son interlocutrice.

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Captation du 26 octobre 2008

Oui?
(oui Esther t’es ou?) oui je suis à Marseille à Grand Littoral
est-ce que tu sais
(où ça?) ce que c’est que
(oui) Grand Littoral Grand Littoral c’est un des plus grands centres commerciaux d’Europe ça veut dire que là je suis sur le parking de grand littoral et ça veut dire que devant moi derrière moi sur les côtés partout il y a des piliers j’ai une forêt de piliers tout autour de moi des piliers qui sont bleus d’un côté et orange de l’autre (mais c’est dans la ville?)
là je suis en fait
(c’est en plein centre ville?) à l’é…à l’extérieur de la ville là je suis en fait
il y a un no man’s land tout autour pour y arriver et là je suis dans un parking immense
(tu es venue en voiture?)
et en bas en bas d’un pilier il y a euh des hauts-parleurs
(en bas d’un pilier il y a des hauts-parleurs? tu es là?) (tu m’entends?)
(allo?)
il y a une espèce de musique sucrée orientale en fait et et tout à l’heure c’était euh c’était du flamenco en fait il pleut et il faut super froid eueueuh voilà y a un étage au dessus il y a deux étages de parking
et il y a la pluie qui tombe sur des plantes euh des des plantes tropicales qui sont complètement trempées et je vois les les rafales de de vent là c’est assez c’est assez violent il fait super froid il y a des il n’y a plus beaucoup de voitures en fait là eueueueueh à peu près moins de la moitié du parking tout le monde s’en va et les magasins sont en train de fermer
y’a des néons blancs des néons qui clignotent en fait il y a des voitures, il y a des types qui quand ils… quand ils partent du parking on voit des des qui clignotent des voitures qui clignotent toutes seules en fait parce que les types ils sont à trente quarante mètres et ils appuient sur le bouton et ça fait ça fait ça ouvre la voiture en fait ouh, il y a des flaques d’eau il y a une voiture qui arrive
alors là j’arrive euh près du bâtiment c’est marqué C et A
assez grand et assez haut euheuh il y a des marques des des logos de marques en fait des des espèces de de petits euh de petites passerelles qui passent de la de la surface supérieure du parking aux aux entrées du centre commercial là j’arrive il y a des enfants qui sortent jeuheuheuh
alors il y a une porte il y a une double porte en fait c’est des portes qui s’ouvrent toutes seules là celle qui est devant moi il y a des gardiens trois gardiens sur le côté j’ai super chaud il y a un vent chaud je je rentre dans le dans le centre commercial il y a trois trois gardiens là qui discutent les magasins sont à peu près fermés oh là là là alors là je rentre je vois les deux étages en fait et il y a un plafond rose rose saumon euh et
(tu es au rez-de-chaussée?)
voilà je suis je suis au rez-de-chaussée ouais ouais il n’y a rien en dessous en fait ça donne sur la colline c’est assez large c’est une grand euh une grande rue et donc le plafond est blanc et rose saumon et il est percé en fait au premier étage et il y a des palmiers et des euh, c’est des fleurs en plastique ça ? euh ah non c’est des ficus et des palmiers vraiment la végétation tropicale là un super haut palmier qui va jusqu’ alors là au dessus ça se reflète en fait il y a des il y a des vé des vérandas voilà mais il fait complètement nuit donc du coup je vois mon reflet là euh au plafond et euh donc il y a un quick là un quick qui est encore ouvert il y a des gens qui attendent il n’y a presque plus personne en fait euh ça c’est un magasin de chaussures a une nana qui passe qui passe l’aspirateur ah elle le range c’est c’est terminé alors il y a des grands euh alors là c’est énorme mais je suis vraiment toute seule en fait dans cette ah si y’a un type qui arrive tout au loin là il y a des escalators qui marchent il y a les magasins avec pas mal de fringues euh euh grises avec des des bijoux ça brille dans dans tout les sens et c’est des trucs pour nanas avec des petits cœurs partout alors là c’est fermé mais la musique en fait que t’as entendu à l’extérieur elle continue à l’intérieur c’est les les le même euh
(ah oui à l’extérieur c’est pour ça ?)
le même morceau
(est-ce que tu peux nous la faire écouter un peu plus?)
ah oui oui oui alors je suis dessous un
un haut-parleur en même temps ils sont super haut parce que pareil hein on est à la même hauteur que euh que le que le parking
j’essaye de t’en trouver un là je vois aussi mon reflet au au plafond là il y a deux types que j’ai croisé tout à l’heure il y a un point info
alors « Petits Petons » c’est encore ouvert c’est des chaussures pour enfants
là il n’y a plus de musique du tout en fait il n’y a plus de haut-parleurs ah j’arrive alors là j’ai fait un petit euh un petit détour c’est c’est bizarre on se perd beaucoup en fait on perd la notion de de l’espace il y a encore des ouvertures dans le premier étage avec des palmiers super hauts il y a très peu si il y a du monde là j’arrive oh là là alors ça c’est Carrefour c’est énorme quoi alors c’est plus sous le même éclairage c’est que des néons c’est énorme
(tu peux rentrer ou c’est fermé?)
il y a un gardien qui arrive ouais je pense non il y a encore du monde il n’y a pas beaucoup de monde aux caisses mais euh mais je vais rentrer je vais passer par le je sais pas si je vais me faire choper par le par le gardien je vais passer par dessus la le la rambarde ah non je vais passer par là
bonsoir (bonsoir)
(t’es passé par où?)
alors là j’arrive dans les fromages rapés et là je suis passée en fait dans une caisse euh mais dans le sens inverse
il y a un petit garçon qui attend euh sur le il y a du vico des patates il y a pas mal de trucs en plastique dans dans son dans le caddie il y a sa maman qui s’est acheté des soutiens-gorges ah j’arrive là j’arrive dans le rayon fromage et il faut super froid il y a des gens qui qui se tâtent là ils hésitent entre le entre le le président ou le le rustique j’arrive il y a encore du monde en fait à la à la coupe alors ça fait c’est aussi grand que le parking en fait
(ouais
il faut que tu maintiennes bien le micro devant……..toi)
ah pardon pardon il y a plein de fromages rapé en promotion et il y a des des tonnes des tonnes de de bière là euh ah ça monte aussi au au premier étage ah j’arrive au champagne je je ressors du des cubis des cubis énormes ça n’arrête pas
(et comment tu montes avec euh un escalator?)
oh c’est c’est trop loin en fait l’escalator il est en pente ouais il monte au premier étage en fait tu sais le carrefour il est sur deux étages je ressors là devant le gardien ça va il me voit pas il n’y a plus de musique du tout même dans carrefour le sol c’est une imitation de de faux marbre avec une reprise des des motifs où il y a les plantes en fait en noir une espèce d’amande comme ça au sol ah il y a un une nana qui est en train de manger quelque chose il y a Paul elle travaille chez Paul là un morceau de tout est rangé les tables sont sur les les chaises sont sur les tables
ah il y a il y a il y ah il y a quelqu’un qui fait dérouler quelque chose là il y a trois flics qui passent police
ils sont en train de vérifier là il y a une femme des hommes il y a un gars qui lui dit quelque chose il fait des gestes avec les doigts il désigne par là où je suis
l’autre il ouais il part vers là où je suis non il fait la bise à la nana en fait
enfin j’arrive devant euh Mac Donald là c’est encore ouvert par contre il y a vache de monde
il y a il y a un caddie mais plein devant là complètement plein c’est que des sacs des sacs partout il y a des gardiens encore à la sortie là
(Esther)
il y a une dame qui fait la mendicité et toi Emmanuelle tu es où?
(moi je suis là) ok je coupe.

Photographies par Frédéric Nauczyciel et Alexandre Nollet.

La Mue de l’ange

création scénique en réseau, 2000

Création scénique en réseau, 1999-2000
Isabelle Choinière (chorégraphie et scénographie) et Thierry Fournier (dispositifs et musique interactifs)

La performance La Mue de l’ange propose un travail sur les projections et transformations parcourues par le corps à travers le réseau. Deux danseuses évoluent et dialoguent à partir de deux sites distants. Chacune des deux interprètes génére par sa danse l’ensemble des images et des sons de son environnement propre, qui sont également transmis à son interlocutrice. La création musicale de la pièce associe deux partitions entendues simultanément, générées par les danseuses en temps réel, puis échangées via le réseau – chaque site donnant à entendre une hybridation spécifique de ces deux formes.

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Synopsis

Le spectacle se déroule simultanément sur deux sites, reliés en réseau par internet et visioconférence. Sur chacun des deux sites se trouvent à la fois une interprète et un public. En permanence, les deux interprètes génèrent et échangent en temps réel les sons et les images qui proviennent de leur gestuelle. On peut donc voir et entendre chaque interprète, dans l’espace de l’autre. Cet échange les place dans une situation d’interaction constante et immédiate : entre leur corps réels, leurs projections dans l’espace sonore et visuel, et les transferts qui se produisent entre les deux sites. Toute gestuelle a une incidence directe et immédiate sur l’espace et le son qui l’entoure, mais également vers l’espace et le son du site distant – et réciproquement. L’ensemble se comporte comme une matrice, à entrées multiples. L’apparition dans le champ d’un autre acteur distant introduit une perturbation permanente, qui instaure la relation entre les deux interprètes et leur public dans un état d’équilibre instable, parfois sauvage. Ce “double électronique commun” se construit ainsi dans un temps accéléré, bouclé et suspendu. Le temps immobile de l’image se déplie ainsi dans une autre perspective temporelle, où l’accélération produit la trace d’une entropie devenue visible et active.

Nous avons construit une écriture composée, où les corps et leurs espaces se répondent et se stimulent à un niveau à la fois formel et organique. Il ne s’agit pas d’une écriture composite, constituée de niveaux chorégraphiques / musicaux / visuels / lumineux, mais plutôt d’une “construction de synthèse”, élaborée à partir des traces produites par le corps dans les situations de média que nous avons mises en oeuvre. Dans ce contexte, les domaines disciplinaires perdent de leurs contours. Le geste relève à la fois d’un mouvement dans l’espace, de l’organisation d’un flux lumineux, d’un geste instrumental, et de la composition d’une forme vidéo, transformée lue à distance. Nous parlons donc d’interprètes, au sens ouvert du terme. L’écriture se construit en parallèle, dans un ralenti permanent des situations de feedback produites par le dispositif.

La partition musicale et sonore est construite à partir d’éléments vibratoires et rythmiques, et des différentes manifestations du corps, de la voix et du souffle dans le mouvement. L’ensemble – oscillations, synthèse, traitement vocal – est à la fois généré et transformé par le geste, via un programme écrit spécifiquement pour le spectacle : la production sonore, ses timbres, ses intensités, sont dépendants de la gestuelle des interprètes dans l’espace, et de leur dialogue via le réseau. Les voix et le geste sont captés par un ensemble de micros placés sur le corps. Ces données sont échangées en temps réel entre les deux sites. Dans ce système, le geste contrôle à la fois la production des matériaux sonores, mais également le traitement et la spatialisation de la voix même de l’interprète. La visioconférence prend en charge pour sa part l’échange des traitements vidéo des images, ainsi que la diffusion en duplex du son et de la musique.

Ce système d’interrelations se déploie progressivement au cours du spectacle, commençant par un ensemble de traces vocales dans un espace indéterminé, pour se terminer par une section où le seul matériau instrumental est constitué par les feedbacks sonores produits entre les micros des interprètes et les hauts-parleurs qui les entourent – situation où le mouvement et la position dans l’espace constituent l’origine unique de la production sonore : la relation entre le corps et l’espace devient ici un instrument. A l’issue du spectacle, c’est le son du public lui-même qui est capté et mis en boucle entre les deux sites, rendant sensible l’espace sonore de la transmission.

La structure de la musique est parcourue singulièrement par les interprètes à chaque représentation. Ce qui est entendu par le public résulte de l’intersection entre cette “partition virtuelle” et de ce qu’en font les interprètes. Nous avons ici fait le choix de maintenir le risque lié au dispositif technologique là où il fait sens pour le spectacle : dans la liberté de jeu donnée aux interprètes. Le choix des micros correspond à cette volonté : extrêmement polyvalents, ils peuvent être utilisés, par l’interprète lui-même, dans une très large palette de situations adaptées au concept d’ensemble. L’élaboration du langage instrumental de la pièce se construit à partir du geste, et des différents détournements possibles du même outil : captation de la vitesse du mouvement, enregistrement des sons du corps, parole, chant, son du geste, résonance de l’espace, feed-back, percussion, etc.

Le mouvement est ainsi capté sous forme de données (lorsque le micro est utilisé en tant que capteur) et simultanément dans ses caractéristiques physiques et sensuelles – via le son transmis par le micro lui-même. Le danseur intervient de la voix, du souffle, il devient attentif au son qu’il produit lui-même, comme s’il jouait d’une “caméra sonore” retranscrivant le mouvement de son corps dans l’espace, et que ce mouvement devienne à son tour partie intégrante de la musique. Les micros sont également utilisés comme canaux de génération sonore, dans le cas des feedbacks produits par leur voisinage avec les hauts-parleurs. La position du corps dans l’espace a alors la double vocation de déclencher le feedback, et de contrôler en permanence sa qualité, son intensité et ses nuances. La gestuelle devient spécifiquement instrumentale, en résultant très finement du mouvement dans un espace chargé de tensions.

Isabelle Choinière et Thierry Fournier, Montréal, 2000