Charade

J. Emil Sennewald,
Overflow, catalogue d’exposition, Lux Scène nationale de Valence / Pandore 2015

Paris, le 28 juillet 2015

Cher Thierry,

Figure-toi que Dirty Corner, la grande sculpture d’Anish Kapoor dans les jardins de Versailles, a été vandalisée. Le « Vagin de la Reine » a été aspergé de couleur. On dirait du sperme. Quelle ineptie ! Les auteurs de cette défiguration, qui visait à dénoncer la prétendue obscénité de l’œuvre, se comportent eux-mêmes en obsédés sexuels. Anish Kapoor a réagi. Dans sa lettre ouverte, il écrit : « En art – ce que vous voyez n’est pas ce que vous pensez voir. La vraisemblance de l’objet d’art nous trompe. » Je me demande comment, en tant que critique, réagir à la crédibilité lorsqu’elle nous trompe, lorsqu’elle nous leurre à coups de formules accrocheuses – tel le détournement du célèbre acronyme WYSIWYG (What You See Is What You Get) opéré par Anish Kapoor ? Devrait-il démasquer la farce, être un rabat-joie, jouer le trouble-fête ? Personne n’a envie de cela. Fallait-il mieux ruser, être plus malin ? À tout le moins, la position du critique est claire : elle est là où l’artiste met le tiret – après l’art.

Quoiqu’il en soit, la même chose vaut pour les lettres : elles trompent. Et séduisent. En tout cas celles qui sont publiées. Ce qui est nous donné à voir et à lire ne nous est pas destiné. Ce que nous recevons n’est pas ce qui a été donné. Un regard non pas privé, mais partagé – à l’instar des désirs de tous les amoureux anonymes que réunit Ecotone. Malgré son arrière-plan rose, cette installation en réseau me fait penser à une symphonie de l’horreur (tu m’excuseras, j’espère, ce renvoi au sous-titre allemand du film Nosferatu le vampire de Murnau, Symphonie des Grauens). Une symphonie sur la frontière entre les sphères intime et publique, une frontière qui s’efface chaque fois que l’individu se heurte à la collectivité : une uncanny valley, où le Je se fond dans le Nous sans s’en rendre compte.

À vrai dire, les lettres devraient enclore cette zone tel un jardin. À l’époque où les gens écrivaient encore des lettres, ils savaient qui allait les lire. Le plus étonnant dans ta symphonie de données, c’est qu’elle révèle que la plupart des twitteurs semblent toujours penser cela : abominable illusion de l’espace intime public que tu mets en scène tel un opéra 2.0. Tu sais, je n’aime pas les lettres publiées. Comment ne pas pâlir de honte devant une phrase telle que celle-ci : « L’œil nu ne discerne que petitesses là où il y a la vérité. » Combien de lettres n’ai-je écrites ? Et pourtant, à toutes les lire, on n’y trouverait pas une seule remarque aussi pointue que celle-là, écrite par Franz Kafka à Max Brod à la mi-juillet 1916. Une phrase lancée à la volée, comme superflue. Essayons la surabondance. Il en faut, je crois. Le débordement fait l’art.

Cette lettre n’est qu’un leurre. D’ailleurs, elle a été traduite, alors même que tu lis bien l’allemand. On pourrait presque dire qu’on joue au jeu de la lettre : je fais semblant d’écrire une lettre et tu fais semblant d’en être le seul destinataire. Et en route, tout le monde la lit. Un jeu marrant, qui laisse par ailleurs entrevoir comment il est joué – exactement comme tu l’aimes. Voilà ce que j’appelle une charade – non pas le jeu des syllabes, mais le jeu de société où il s’agit de deviner un mot écrit sur un bout de papier et mimé par un des joueurs.

Ton œuvre Set-up fonctionne de cette manière. On y entend une voix de femme faire une annonce de service : « Ding-dong. Devant vous. Merci ». Ou encore « Ding-dong. Tous à terre. Merci. » Tu dévoiles comment fonctionne la production de sens, la manière dont le sens est codé. Tu nous y mènes de biais jusqu’à ce que nous trébuchions – en riant. Je me souviens comment, la main devant la bouche, tu imitais les annonces du métro – celles que l’on ne comprend jamais parce que les haut-parleurs crépitent : « Attention…krrrchch… danger… krrrchch… » ou « krrrchch… il y a des morts… krrrchch… » Qu’est ce qu’on a ri !

C’était un rire quelque peu étrange. Pas de ceux qui vous restent en travers de la gorge, pas un ricanement – plutôt comme si l’on riait de Bouvard et Pécuchet. C’est ce genre de rire que produit Précursion. Une dépêche catastrophiste reprise du web s’y accorde avec un jardin ouvrier, les nouvelles people harmonisent avec un tas d’ordures – parce que la bande son hautement suggestive de productions hollywoodiennes le veut ainsi. Rires aussi, du public, lors de la performance Circuit fermé, alors qu’Emmanuelle Lafon raconte à haute voix ce qu’elle voit défiler sur TF1. (Haha, TF, tes initiales !) Les gens rient-ils parce que tu démasques la réalité médiatique – leur réalité médiatique ? Je ne pense pas. Non, ici, l’humour est semblable au jeu de la devinette que propose la charade : contagieux.

Je suis sûr que tu connais Charade de Stanley Donen, une comédie de 1963 avec Cary Grant et Audrey Hepburn. L’humour de ce film tient en une sorte de recodage du butin, agrémenté d’un jeu de masques sans fin, par lequel Cary déjoue les avances d’Audrey. C’est Henri Mancini qui a écrit la chanson titre du film ; la version instrumentale est introduite par des percussions au rythme entêtant : tac-tac-tac-tac-tadac-tadac-tac-tac-tac-tac-tadac-tadac. « Que me veut ce film ? », aurait demandé le critique de cinéma Serge Daney, que tu révères. En tant que comédie, il veut nous faire rire bien sûr. Mais de quel type de rire ? Peut-être d’un rire comme celui-ci : « C’est vrai, je ris souvent, mais je ne ris pas de la façon dont quelqu’un est un homme, mais seulement de ce qu’il est un homme, à quoi il ne peut absolument rien, et ce faisant, je ris de moi-même qui partage ce destin. » Encore une phrase qui fait mouche ; elle figure dans une lettre envoyée par Georg Büchner à sa famille en février 1834 (je n’ignore rien de ton intérêt pour le romantisme allemand).

La famille… Ta famille d’œuvres rit d’un autre rire : un rire nerveux, de ceux que l’on rit quand la situation qui se présente devient inquiétante. Quand on met à l’épreuve les structures de pouvoir et d’influence, pour voir, le temps d’un instant, comment elles fonctionnent, avant de se retirer sans chercher le conflit – en riant. Un jeu qui se joue bien en famille. Des abîmes s’ouvrent alors entre l’acte du jeu et le jeu lui-même, entre masque et visage.

Abîmes, distances, embuscades : on les retrouve souvent dans ton travail. Quelque chose vient mettre à mal l’intimité créée. On a parfois l’impression que tu te retiens. Ou que tu recules : devant le grand geste, devant la geste artistique, devant la grande œuvre. Je ne voudrais pas te froisser, mais prends Noli me tangere, par exemple, ton installation à effet larsen de 2013. Ou A+, un écran urbain diffusant la vue sur une rue, retardée de vingt-quatre heures : encore une distance, encore un abîme. Ou Dépli, une installation rejouant les rushes du film Last Room de Pierre Carniaux. Ou encore l’installation Limbo, qui nous fait rencontrer des spectres médiatiques. Dans chacune de ces œuvres, il y a une distance, une esquive, une vitre que nous tâtonnons. Tu nous emmènes dans la « vallée de l’étrange », où l’on ne sait plus où commence l’homme et où s’arrête le média. Mais tu ne te prends par pour Dieu qui nous conduit hors de la « vallée où règnent les ténèbres de la mort ». Il revient à nous-mêmes de nous en sortir – en riant.

À propos de l’installation Sous-ensemble, tu dis qu’elle engage le spectateur, qu’elle l’incorpore. Que tu mets à disposition de celui-ci un lieu qu’il peut quitter. L’exposition comme installation. Dans un lieu qui disparaît lorsqu’il est apprivoisé. La volonté de mettre en péril son identité est la condition même de ton travail. Te mets-tu en péril toi-même ? Ou est-ce que, comme Cary Grant, tu es toujours déjà ailleurs ? Pour Ex / if, tu as simplement filmé de petits clips au Japon, où tu es retourné à plusieurs reprises. Ces vidéos n’ont pas été retravaillées, même pas le son. Je n’y ai pas cru d’abord, car elles semblent si… synthétiques. Un visage vidéo de la réalité ; la réalité des masques et des routines.

Autant que je te connaisse, tu n’es pas un démasqueur. Ce que tu as appris de Joseph Beuys, de ses 7000 chênes, des communautés qu’il a créées, de son utopie, c’est ce qui me séduit aujourd’hui dans ton travail et dans le travail avec toi : la sociabilité. Ni communards, ni esprit de corps. La sociabilité, cela signifie être ensemble, s’intéresser à l’autre le temps d’une rencontre dont on ressort transformé. Merleau-Ponty parlait de la chair du monde. (Nous partageons l’intérêt pour la phénoménologie.) Cette chair n’est pas individuelle, elle ne se concrétise pas dans un individu seul, quel qu’il soit. Elle se crée ensemble, par interaction. Perception, comportement et pensée sont mis en place par un processus (je me permets d’introduire ici un mot qui m’est si cher, de Simondon) transductif. Tous les éléments y concourent : machines, médias, objets, sujets. Un processus non linéaire, non historique. Il est réversible, s’étend verticalement, cristallise.

Cher Thierry, cette lettre s’apparente peut-être à une prise de notes. Tu dis que tu formes ce pour quoi tu n’as pas de mots. Transposées dans l’écrit d’un spectateur qui se mettrait à la place du tiret, ces formes se transforment. L’historien de la littérature allemand Friedrich Kittler a bien capté cela dans Musique et mathématique I – Hellas 1 : Aphrodite : « Le chanteur chante, nous autres l’écoutons, émerveillés. Le chanteur chante que son héros, lui aussi, émerveille tous ceux qui l’écoutent lorsqu’il chante. Quelqu’un ou quelqu’une prend des notes. Ça y est. » L’écriture vient mettre fin au chant, mais comment appréhender le chant si ce n’est par l’écriture ? Savais-tu que Kittler avait créé le scandale dans les années quatre-vingt en postulant que les médias n’étaient pas des outils produits par l’homme, mais que ces outils produisaient leurs hommes. Quelque chose que Foucault avait déjà démontré. Kittler est allé plus loin en excavant le « monstre » qu’est l’homme : quelqu’un qui peut montrer, qui produit des signes, qui est fait de signes, qui est consigné.

Dans Ecotone, ce monstre chante depuis les profondeurs d’un monde issu des mathématiques. Musique et mathématiques, sœurs depuis la nuit des temps. Derrida dit qu’à la répétition infinie correspond l’idéalité absolue. Donc quelque chose au-delà de l’existence. Quelque chose qui n’est ni dans le monde, ni en dehors de lui, mais à partir duquel le monde « se présente ». Sachant que les idéaux, ce n’est pas vraiment ton truc. Un jour, tu m’as raconté qu’à l’âge de huit ans, tu achetais des disques de symphonies de Beethoven avec ton argent de poche. Je suppose qu’en 1968, il n’y avait pas que tes parents pour trouver cela bizarre. Tu as écouté et réécouté ces disques, encore et encore. Je me permets de penser que cette fascination pour la musique ne tenait pas seulement au son, ni même à la composition, mais à la possibilité de la répétition. La rotation des disques, la propension de la technologie de reproduction à la répétition alimentent ta curiosité pour les mondes susceptibles d’en émerger. Mais je sens que ma lettre tourne à la biographie ; un droit que je ne peux pas m’arroger. Car là où viennent s’ajouter les signes – tu le sais, tu le montres bien – la notion de bios, de Leben, de vie, change de sens.

En ce sens, cher ami, je t’envoie un Lebewohl (tout en m’excusant, une fois encore, de jouer avec un mot allemand dont adieu ne saurait être l’équivalent) et je quitte ces lignes pour venir à ta rencontre.

Amitiés,

Emil

Traduit de l’allemand par Patrick (Boris) Kremer