Création scénique en réseau, 1999-2000
Isabelle Choinière (chorégraphie et scénographie) et Thierry Fournier (dispositifs et musique interactifs)

La performance La Mue de l’ange propose un travail sur les projections et transformations parcourues par le corps à travers le réseau. Deux danseuses évoluent et dialoguent à partir de deux sites distants. Chacune des deux interprètes génére par sa danse l’ensemble des images et des sons de son environnement propre, qui sont également transmis à son interlocutrice. La création musicale de la pièce associe deux partitions entendues simultanément, générées par les danseuses en temps réel, puis échangées via le réseau – chaque site donnant à entendre une hybridation spécifique de ces deux formes.

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Synopsis

Le spectacle se déroule simultanément sur deux sites, reliés en réseau par internet et visioconférence. Sur chacun des deux sites se trouvent à la fois une interprète et un public. En permanence, les deux interprètes génèrent et échangent en temps réel les sons et les images qui proviennent de leur gestuelle. On peut donc voir et entendre chaque interprète, dans l’espace de l’autre. Cet échange les place dans une situation d’interaction constante et immédiate : entre leur corps réels, leurs projections dans l’espace sonore et visuel, et les transferts qui se produisent entre les deux sites. Toute gestuelle a une incidence directe et immédiate sur l’espace et le son qui l’entoure, mais également vers l’espace et le son du site distant – et réciproquement. L’ensemble se comporte comme une matrice, à entrées multiples. L’apparition dans le champ d’un autre acteur distant introduit une perturbation permanente, qui instaure la relation entre les deux interprètes et leur public dans un état d’équilibre instable, parfois sauvage. Ce « double électronique commun » se construit ainsi dans un temps accéléré, bouclé et suspendu. Le temps immobile de l’image se déplie ainsi dans une autre perspective temporelle, où l’accélération produit la trace d’une entropie devenue visible et active.

Nous avons construit une écriture composée, où les corps et leurs espaces se répondent et se stimulent à un niveau à la fois formel et organique. Il ne s’agit pas d’une écriture composite, constituée de niveaux chorégraphiques / musicaux / visuels / lumineux, mais plutôt d’une « construction de synthèse », élaborée à partir des traces produites par le corps dans les situations de média que nous avons mises en oeuvre. Dans ce contexte, les domaines disciplinaires perdent de leurs contours. Le geste relève à la fois d’un mouvement dans l’espace, de l’organisation d’un flux lumineux, d’un geste instrumental, et de la composition d’une forme vidéo, transformée lue à distance. Nous parlons donc d’interprètes, au sens ouvert du terme. L’écriture se construit en parallèle, dans un ralenti permanent des situations de feedback produites par le dispositif.

La partition musicale et sonore est construite à partir d’éléments vibratoires et rythmiques, et des différentes manifestations du corps, de la voix et du souffle dans le mouvement. L’ensemble – oscillations, synthèse, traitement vocal – est à la fois généré et transformé par le geste, via un programme écrit spécifiquement pour le spectacle : la production sonore, ses timbres, ses intensités, sont dépendants de la gestuelle des interprètes dans l’espace, et de leur dialogue via le réseau. Les voix et le geste sont captés par un ensemble de micros placés sur le corps. Ces données sont échangées en temps réel entre les deux sites. Dans ce système, le geste contrôle à la fois la production des matériaux sonores, mais également le traitement et la spatialisation de la voix même de l’interprète. La visioconférence prend en charge pour sa part l’échange des traitements vidéo des images, ainsi que la diffusion en duplex du son et de la musique.

Ce système d’interrelations se déploie progressivement au cours du spectacle, commençant par un ensemble de traces vocales dans un espace indéterminé, pour se terminer par une section où le seul matériau instrumental est constitué par les feedbacks sonores produits entre les micros des interprètes et les hauts-parleurs qui les entourent – situation où le mouvement et la position dans l’espace constituent l’origine unique de la production sonore : la relation entre le corps et l’espace devient ici un instrument. A l’issue du spectacle, c’est le son du public lui-même qui est capté et mis en boucle entre les deux sites, rendant sensible l’espace sonore de la transmission.

La structure de la musique est parcourue singulièrement par les interprètes à chaque représentation. Ce qui est entendu par le public résulte de l’intersection entre cette « partition virtuelle » et de ce qu’en font les interprètes. Nous avons ici fait le choix de maintenir le risque lié au dispositif technologique là où il fait sens pour le spectacle : dans la liberté de jeu donnée aux interprètes. Le choix des micros correspond à cette volonté : extrêmement polyvalents, ils peuvent être utilisés, par l’interprète lui-même, dans une très large palette de situations adaptées au concept d’ensemble. L’élaboration du langage instrumental de la pièce se construit à partir du geste, et des différents détournements possibles du même outil : captation de la vitesse du mouvement, enregistrement des sons du corps, parole, chant, son du geste, résonance de l’espace, feed-back, percussion, etc.

Le mouvement est ainsi capté sous forme de données (lorsque le micro est utilisé en tant que capteur) et simultanément dans ses caractéristiques physiques et sensuelles – via le son transmis par le micro lui-même. Le danseur intervient de la voix, du souffle, il devient attentif au son qu’il produit lui-même, comme s’il jouait d’une « caméra sonore » retranscrivant le mouvement de son corps dans l’espace, et que ce mouvement devienne à son tour partie intégrante de la musique. Les micros sont également utilisés comme canaux de génération sonore, dans le cas des feedbacks produits par leur voisinage avec les hauts-parleurs. La position du corps dans l’espace a alors la double vocation de déclencher le feedback, et de contrôler en permanence sa qualité, son intensité et ses nuances. La gestuelle devient spécifiquement instrumentale, en résultant très finement du mouvement dans un espace chargé de tensions.

Isabelle Choinière et Thierry Fournier, Montréal, 2000