Ministère de l’extérieur

performance à partir d’une interview de David Beytelmann, 2008

Vidéo et performance, 2008
Interview vidéo de David Beytelmann, performance mise en scène par Thierry Fournier, interprète Emmanuelle Lafon
Série de performances Conférences du dehors

David Beytelmann est historien et philosophe, né en 1973 en Argentine, il vit et travaille à Paris. Une série d’interviews vidéo a été menée avec lui par Thierry Fournier en 2006, pendant quatre heures. Deux extraits en sont montrés dans le cadre de la série de performance Conférences du dehors. Son intervention convoque les aventures ubuesques de son immigration (carte de séjour, délires administratifs, nationalité française…), en même temps que les diasporas successives de sa famille. Dans son discours s’associent en permanence la narration de sa propre histoire, et un regard sur les questions humaines et politiques liées à l’immigration. Médiatrice de cette intervention filmée, l’interprète partage une situation d’écoute avec les spectateurs. Lire également le texte de David Beytelmann, A propos de Ministère de l’extérieur.

Extraits de l’interview de David Beytelmann (2007) présentées dans Conférences du dehors :

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Photographies par Frédéric Nauczyciel.

Sentinelle

performance, Juliette Fontaine et Thierry Fournier, 2008

Vidéo et performance, 2008
Juliette Fontaine (vidéo) et Thierry Fournier (performance et mise en scène), interprète Emmanuelle Lafon
Série de performances Conférences du dehors

Projetées en vidéo, deux mangoustes filmées en extérieur font le guet, dans une succession de mouvements rapides : veille, rotations, station debout, exploration de l’horizon. Elles veillent. En regard de cette image, l’interprète se déplace dans la salle et auprès des spectateurs, investissant des niches et refuges possibles.

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Photographies par Frédéric Nauczyciel et Alexandre Nollet.

La Bonne Distance

performance, texte de Noëlle Renaude, 2008

Performance, 2008
Texte Noëlle Renaude, performance mise en scène par Thierry Fournier, interprète Emmanuelle Lafon
Série de performances Conférences du dehors.

La Bonne Distance est une conférence proliférante sur une personne croisée dans le métro dont des ficelles tiennent ses chaussures et qui répète sans cesse la phrase « je n’ai rien à bouffer ». Entre cours de marketing à l’attention des SDF et thèse de sémiologie, l’ensemble questionne la violence des injonctions sociales. Voir également le texte de Noëlle Renaude Dedans dehors relatant le processus d’écriture et de création de la performance.

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Extrait du texte

Cet homme est très pauvre, « je n’ai rien à bouffer », il n’a pas honte d’être pauvre, ni qu’on ne voie tout de suite de lui que ça, qu’il est très pauvre, cet homme, il n’a pas honte de dire « je n’ai rien à bouffer » car sa pauvreté est si grande qu’il est incapable d’imaginer qu’il pourrait faire autre chose que de montrer ce qu’il est, un homme très pauvre plus pauvre que tous les pauvres, et de détacher de lui d’une manière naturelle ce type de phrase « je n’ai rien à bouffer », de dire « je n’ai rien à bouffer » au milieu de ces gens qui en voient tant d’autres, mal arrangés comme lui, fagotés de loques que seuls les très pauvres sont capables de porter sans en rire, de confier de ce ton détaché si particulier à ceux qui sont sûrs que ce qu’ils disent ne sera pas entendu, qu’ils soient trop en avance sur leur temps, qu’ils parlent une langue maudite ou qu’ils n’aient aucune conviction personnelle, personne ne les entend, « je n’ai rien à bouffer », il sait, cet homme très pauvre que dire « je n’ai rien à bouffer » ne changera pas sa route, ne lui donnera pas ce qui lui manque, mais c’est symbolique et salvateur de pouvoir dire tout haut avec un si grand calme « je n’ai rien à bouffer » à personne en particulier, d’avoir encore le droit d’être là au milieu de ceux qui ont le droit eux aussi de ne pas entendre, et de prononcer « je n’ai rien à bouffer », sans la peur qu’un tel énoncé le couvre de ridicule ou déclenche l’hystérie, s’il est là cet homme-là à avouer sans impudeur excessive son extrême pauvreté qui lui fait déclarer au milieu de ceux qui ne l’écoutent même plus « je n’ai rien à bouffer », c’est que des mots au moins il en a encore pour un petit temps, si la bouffe ne se partage pas les mots eux se partagent encore (…)

Photographies Frédéric Nauczyciel et Alexandre Nollet.

A domicile

performance, 2008

Performance, interprète Emmanuelle Lafon, 2008
Série de performances Conférences du dehors

La circulaire du 21 février 2006, éditée par le Ministère de l’intérieur, fixe les conditions d’arrestation légale des étrangers en situation irrégulière. Ces arrestations devant se dérouler à l’extérieur, elle légifère sur ce qui peut être considéré comme un domicile ou non : cour d’immeuble, yacht de plaisance, bloc opératoire… Une vidéoprojection fait dérouler le texte de la circulaire comme le générique d’un blockbuster, accompagné d’une musique caractéristique du genre. L’interprète se place face à la projection et en répète le texte. Son visage apparaît en surimpression, pixellisé comme pour un témoignage anonyme qui dégénère dans une confrontation avec le dispositif. L’ensemble met à jour la fiction guerrière qui nourrit la pensée des auteurs du texte : violence qui contamine progressivement celle de l’interprète, jusqu’à l’explosion.

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Pour consulter le PDF intégral de la circulaire (950 Ko) : Circulaire du 21-02-2006. La particularité de ce texte est que, ces arrestations devant se dérouler à l’extérieur, elle légifère donc sur tout ce qui peut être considéré comme un domicile ou non : appartement, cour d’immeuble, yacht de plaisance, logement détruit par un incendie, bloc opératoire, etc. C’est dans cette perspective qu’ont été sélectionnés ses extraits qui mettent en évidence cette distinction.

L’interprète déroule ainsi la lecture du texte, dans une disposition de « circuit fermé » au sens littéral du terme, comme si l’ensemble constitué par l’ordinateur, le micro, l’ampli et la projection générait l’ensemble du contenu, sa transformation et sa propre fiction. Le texte est traité comme le générique d’un blockbuster qui aurait nourri la pensée de son auteur, et contamine progressivement l’interprète jusqu’à l’extrême violence. La voix de l’actrice se transpose lentement dans les graves au fur et à mesure que le texte énumère les lieux possibles d’arrestation, et l’équilibre se rompt à l’instant où, dotée d’une voix de monstre ou de Dark Vador, attaque littéralement l’ampli à coup de micro, la transposition du larsen produisant des sons extrêmement violents d’explosions et de grenades. Après une attaque brève et intense, la musique quitte le domaine du champ de bataille pour aborder le registre de la rédemption caractéristiques des finales de films de guerre, et la lecture de la circulaire s’achève avec ses deux dernières parties : l’énonciation qu’un bloc opératoire est éligible comme lieu d’arrestation, et la liste des destinataires administratifs de la circulaire.

Photographies par Frédéric Nauczyciel et Alexandre Nollet.

Interview Paris-art juin 2008

Interview par Evelyne Bennati, 2008

Interview par Evelyne Bennati pour Paris-Art.com, juin 2008

EB : Le Cube Festival, qui s’est tenu à Issy-les-Moulineaux du 3 au 8 juin, a permis de voir votre oeuvre  A+, produite par le festival.

TF : C’est effectivement une création dans le cadre du festival. L’idée de A+ m’est venue partiellement à partir du contexte, celui d’un festival à vocation urbaine. J’accorde beaucoup d’importance à la question des espaces de réception des œuvres, je trouve qu’il y a là un énorme travail à défricher. D’autre part, Carine Le Malet (chargée de programmation du Cube, organisateur du festival) m’avait parlé des panneaux urbains, comme un des dispositifs possibles à investir dans le festival. Enfin, je travaille depuis longtemps sur la temporalité, dans le sens de la mise en jeu des spectateurs dans leur relation à l’oeuvre. Ces trois choses se sont croisées assez rapidement autour de cette proposition extrêmement radicale. Je suis même passé par une première étape où il n’y avait pas de décalage temporel.

Pouvez-vous au préalable décrire l’œuvre ?

A+ est un panneau vidéo d’affichage urbain dont l’écran représente ce qui se trouve derrière lui, à ceci près qu’il le représente avec 24 h de décalage. Il s’agissait de conserver au panneau son statut de dispositif urbain habituellement voué à la publicité. Tout en préservant son apparence, son positionnement dans la rue, tous les paramètres habituels, on évide sa représentation, on la creuse en quelque sorte, on la remplace par du temps à l’état pur.

Le positionnement de la pièce dans Issy-les-Moulineaux s’est fait assez rapidement, dans un espace piéton, ce qui permet une très grande proximité des spectateurs avec l’œuvre. J’ai éprouvé, en allant sur place, le fait que s’instaure un jeu permanent, une tension palpable : les personnes examinent cette image, en essayant de comprendre en quoi elle réside. C’était vraiment ce qui m’intéressait, en parallèle à la question de la temporalité. L’ensemble fait également référence aux dispositifs des années 70 que l’on appelle « circuits fermés », à ceci près qu’ici le circuit fermé est impossible, car il y a 24 h de décalage entre enregistrement et réception. Cette impossibilité crée tous les potentiels de rapport à l’image.

J’ai pensé aux trous de vers en astronomie, qui sont des passages théoriquement envisageables dans l’espace-temps, liés aux replis de la matière. Avez-vous pensé à cette possibilité ?

Ces questions-là m’intéressent depuis longtemps. Ce n’est pas un domaine que j’explore littéralement comme sujet, mais tout ce qui a trait aux théories sur le temps comme extension de la matière, non seulement m’intéresse depuis très longtemps, mais se connecte de près à mon travail. J’ai une formation scientifique, je suis architecte, j’ai un rapport de longue date avec les mathématiques ; la définition du temps et de l’espace sont au cœur de mon travail.

Ce que vous introduisez aussi, c’est le rapport à l’image, en conservant le cadre du panneau urbain qui attire l’attention sur ce que l’on ne voit pas habituellement. Il y a une sorte de transfiguration de la banalité. Les passants se demandent ce qu’il y a à voir, dans un jeu et une mise en abyme, car ils sont filmés en même temps qu’ils regardent l’oeuvre.

A+ est une œuvre où l’espace révèle le temps et vice-versa. Ce cadre, absolument banal, révèle quelque chose de l’ordre de la temporalité. Il n’y a en effet rien d’autre à voir que du temps, ce qui n’est pas une mince affaire. Mais en même temps, le temps révèle l’image. On passe par une mise en scène de la banalité, un regard autre porté sur une image banale. Le temps révèle l’image et l’image révèle le temps dans un mouvement qui est réversible, une sorte de ping-pong entre la banalité de ce cadre et ce temps qui appelle à un autre regard sur cette image, habituellement faite pour la publicité. Or la publicité promet, nous indique ce qui va advenir, évoque une question d’accès. Ce principe est ici en quelque sorte retourné. A+ rejoint ainsi une autre œuvre, Conférences du dehors, de façon souterraine et qui m’est propre.

La publicité est figée, c’est une image définitive, même si ça suscite un désir. A+ est une trouée, il y a un décalage qui renvoie à trois dimensions.

A quatre dimensions : il y a la profondeur et avec elle, il y a le temps ; ce qui est instauré est une “profondeur de temps” : la coexistence de deux temporalités différentes.

A+ arrête les gens. On perçoit ainsi comment on est façonné par l’environnement urbain : il y a un panneau, donc il y a quelque chose à voir. Mais une explication paraît nécessaire, on n’est pas censé saisir la différence de temporalité représentée.

Oui et non. J’avais souhaité qu’il n’y ait pas d’explication sur le panneau, ce que je pratique systématiquement, mais ce n’était pas la politique curatoriale du festival. Je suis extrêmement attaché à ce que les œuvres n’aient pas de mode d’emploi. Le questionnement induit chez le spectateur n’est pas du tout du même ordre dans les deux cas. Je ne veux pas qu’on explique le processus avant d’en faire l’expérience. La réception d’une œuvre, le rapport au spectateur induit par ce type de dispositif est infiniment plus ouvert. Il peut donner lieu à une incompréhension totale, mais c’est le jeu de toute œuvre. Quand je vais voir, toutes proportions gardées, un Beuys à Beaubourg, aucun panneau ne me signale où il faut que je regarde. Il y a là un vrai débat curatorial, qui prend une coloration particulière dans le cadre des œuvres interactives, car elles relèvent d’un processus que l’on peut, par ailleurs, avoir ou non le désir d’expliciter.

J’ai vu deux enfants de six, sept ans qui regardaient l’image pendant cinq minutes. Toute leur discussion tournait autour du fait que l’image était vraie ou pas. Ils avaient une maturité de regard sur cette image que j’ai constaté chez beaucoup d’entre eux.

Le cartel court-circuite l’expérience.

Lorsqu’il est explicatif, le cartel induit un rapport stimulus – réponse avec l’œuvre. Il court-circuite l’embrayage perceptif avec l’œuvre et la relation que l’on peut nouer avec elle. A+ ne repose pas sur une interaction instantanée ; elle produit en revanche des niveaux d’interaction sociaux, physiques… Mais il ne faut pas attendre d’une œuvre interactive une compréhension systématique, une approche plus simple. On n’est pas plus censé comprendre immédiatement ces œuvres-là que n’importe quelle autre. Je suis par contre censé élaborer une situation qui va faire que l’embrayage du spectateur avec l’œuvre puisse se construire tout de suite, sans mode d’emploi.

Votre œuvre interroge le rapport à notre temporalité immédiate, modifiée par la pratique du zapping. Dans quel cadre est-on prêt à s’insérer ?

Ces questions peuvent être rapportées à l’ensemble du domaine (de l’art). Combien de temps une personne passe-t-elle devant une toile dans un musée par exemple ? Il y a une plage infiniment étendue de possibles d’une personne à l’autre. Cette question est ravivée par le fait que A+ parle du temps.

Le dispositif entraîne un travail sur l’acuité du regard. C’est le « On n’y voit rien » de Daniel Arasse. Regardons mieux, car il y a certainement quelque chose à voir et c’est le temps.

C’est dans ce « il n’y a rien à voir » que les choses se passent.

Mon assistant sur ce projet Mathieu Redelsperger, étudiant aux Beaux-Arts de Nancy et participant à l’Atelier de recherche et création Electroshop que je co-anime avec Samuel Bianchini, fait une lecture de l’œuvre en croisant Freud et son “inquiétante étrangeté” avec Henri Michaux et sa relation au temps.

J’aimerais beaucoup voir circuler cette œuvre dans d’autres contextes, d’autres lieux publics, voir comment elle peut réactiver un espace. Cette première expérience a servi de laboratoire. Il s’agit d’un panneau pré-industrialisé que l’on a réadapté. Il est à améliorer, notamment dans le sens d’une meilleure visibilité de l’image et de son articulation avec l’espace environnant. Mais il doit rester semblable à tous les autres panneaux urbains.

J’ai pensé à Christo et à ses emballages, dans la façon d’attirer le regard par un dispositif.

Vous soulevez la notion de dispositif, que l’on peut entendre dans le sens de Foucault ou de Deleuze, comme agencement qui produit à la fois une possibilité en même temps qu’une contrainte sur les corps. Cette notion a été explorée aussi dans le cadre de dispositifs médiatiques. Giorgio Agamben dans Qu’est-ce qu’un dispositif ? parle de la façon dont la notion de dispositif peut être réévaluée, comme « capacité de capturer, orienter, déterminer, intercepter, modeler, contrôler et assurer les gestes, les conduites, les opinions et le discours des êtres vivants ». Ce qui inclut, comme il le dit lui-même, non seulement le panoptique, la prison, l’hôpital tels que définis par Foucault, mais aussi la cigarette, le téléphone portable, la télécommande, le panneau publicitaire… Réfléchir sur cette notion ouvre un champ extrêmement fertile sur la réinterprétation de ces dispositifs, sur leur rencontre avec la perception, le conditionnement et le contrôle qu’ils opèrent ainsi que la pensée qui les produit.  A+ interroge un de ces dispositifs urbains et propose une réactivation du rapport de forces qu’ils mettent en œuvre. Elle réactualise la construction du regard, des gestes, des comportements qui lui sont liés.

Chez Christo, il y a mise en abstraction d’un monument. A+ n’a pas le même propos ni la même esthétique, elle s’empare d’un dispositif préconçu pour retourner son processus. Cette démarche ne concerne pas seulement des objets : je propose depuis des années des œuvres qui ne se situent pas seulement dans des lieux dédiés à l’art, mais dans des jardins, des musées, des manifestations collectives… Le projet Dépli, créé en début d’année, s’installe dans une salle de cinéma et retourne le dispositif du cinéma dans un autre type de proposition et de relation aux spectateurs. Conférences du dehors, série de performances, s’installe à l’endroit du théâtre pour explorer des dispositifs tels que la télévision. Chaque fois peuvent être activés des surgissements là où on ne les attend pas.

Le maître-mot pourrait être décalage.

Je n’aime pas ce mot-là, le décalage pour le décalage. Le propos est pour moi profondément politique ; il s’agit de réactivation du regard sur des objets ou des situations.

Le décalage en tant que suscitant un point de vue différent.

Dans A+, une représentation s’écroule et une autre se construit. Au moment où l’on se rend compte qu’elle s’est construite, on prend conscience que l’on est déjà pris dans sa logique.

Quels sont vos projets à court terme ?

L’installation Open Source est invitée par le Pavillon de Monaco pour l’exposition de Saragosse 2008, du 14 juin au 15 septembre. C’est une installation vidéo interactive qui propose une situation d’écriture collective autour d’un bassin. Cet été au Festival d’Avignon se poursuit Conférences du dehors, dans le cadre des Rencontres de la Chartreuse, du 15 au 23 juillet. En septembre, une nouvelle installation, Step to step, réalisée avec un moniteur de fitness, fait l’objet d’une exposition personnelle à l’Ecole des Beaux-arts de Rennes, du 26 septembre au 15 octobre. Et le 29 novembre, la nouvelle version de Réanimation, performance et installation pour danseur et spectateurs, co-créée avec Samuel Bianchini et Sylvain Prunenec dans le cadre de l’atelier Electroshop à l’Ecole nationale Supérieure d’Art de Nancy, sera présentée à l’Espace Pasolini à Valenciennes.

Du fait de ma formation d’architecte et de ma pratique permanente autour du son et de la musique, le travail avec les processus numériques ne représente qu’une partie de mon activité. Ce qui m’intéresse vraiment c’est de travailler sur des « théâtres de relations » qui ne soient pas exclusivement interactifs. C’est un des enjeux des années à venir : constamment ouvrir et faire attention à la dénomination « art numérique » qui produit un véritable ghetto. Il faut défendre le fait d’explorer et de mettre en relation, dans un même travail, ce qui est numérique et ce qui ne l’est pas, alors que les institutions, le curatoriat, le financement  tendent au contraire à délimiter restrictivement ce champ. Mon travail couvre la vidéo, les installations, les performances ; je ne raisonne jamais a priori en termes de numérique ou de non numérique. J’accorde beaucoup d’importance à cette question.

Cyril Thomas – En avant vers Step to step !

texte de Cyril Thomas, 2009

Texte de Cyril Thomas pour la publication Step to step, Presses de l’École des beaux-arts de Rennes, 2008

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Tandis que la console Wii et la plateforme qui l’accompagne, le Wii Balance Board, font les beaux jours de l’entreprise Nintendo depuis 2007, dans le champ artistique, un plasticien repense les fondements même du divertissement sportif en l’associant aux expérimentations des années soixante et soixante-dix initiées par des chorégraphes tels qu’Yvonne Rainer . Un socle blanc pour poser ses pieds, une vidéo sur laquelle un professeur de gymnastique enseigne une séquence d’aérobic sur un « step », des capteurs, voici en quelques mots, la nouvelle installation de Thierry Fournier réalisée à Rennes. Pas de mise en valeur d’un corps sportif lié au jeu, il s’agit avec cette oeuvre multimédia d’oublier le ludique pour se concentrer sur une certaine forme de gestuelle et de danse.

La gestuelle du spectateur sollicité par le dispositif vient perturber le déroulement de la narration filmique. Thierry Fournier détourne la leçon de « fitness » qui dès lors perd son objectif initial et plonge le spectateur, sorte d’apprenti gymnaste dans un état de latence, dans une incompréhension. Le spectateur est prisonnier d’un paradoxe initié par l’artiste car le corps en mouvement devient l’instrument qui interfère avec la vidéo, la brouille, la ralentit jusqu’à un seuil presque critique : l’arrêt. Filmé en plan fixe, sur un fond neutre (qui annule presque toutes les références aux K7 et DVD de fitness vendus depuis les années 80), la séquence du « coach » contient intrinsèquement une matière burlesque liée à la répétition et à l’insistance sur certains mouvements reproduits inlassablement. Le ralenti exerce le rôle d’un révélateur en accentuant ostensiblement le comique. Le professeur se métamorphose en un automate victime d’avaries. Pièce qui serait atypique pour cet artiste, si elle ne dévoilait pas rapidement son enjeu : la cadence . En effet, dans cette production, l’activité sportive est envisagée par le biais de deux extrêmes : l’agitation frénétique et la lenteur voire la langueur. Ce rapport apparaît clairement sur les parties sonores : le rythme de la musique techno se modifie. Elle renonce à toute régularité tandis que la litanie des encouragements et des indications de l’animateur sportif se mute en une espèce d’ânonnement. Le dispositif entraîne le spectateur dans un premier temps dans une appréhension spatiale, liée à la relation entre lui et l’écran (c’est-à-dire au déplacement du spectateur sur le socle) pour progressivement l’amener à réfléchir au mouvement par le biais du ralentissement du geste filmé puis à la temporalité. Ainsi, la cadence de la musique perçue (de la techno aux mesures régulières) et celle de la voix se distordent et soulignent l’étirement progressif de l’action filmique. Cette lenteur parasite le discours, l’élan et l’entrain de l’animateur. De ce brouillage naît une focalisation sur le rituel, la répétition et la syntaxe convenue ; employés pour ce type d’activité. Step to Step renverse la perspective et invite à penser, non pas le corps dans les gesticulations et les trémoussements mais l’inertie, sur une cadence devenue presque atone.

Si l’installation intitulée Electric Bodyland (Festival Synthèse 2003) jouait avec les transformations sonores liées aux interactions, dans Step to Step, Thierry Fournier s’applique à décortiquer le lien entre sport et danse dans cette installation interactive afin de construire un appareillage chorégraphique. En 2008, il conçoit avec Samuel Bianchini et Sylvain Prunenec (chorégraphe et danseur) une performance intitulée Réanimation. Dans une approche plus liée à l’idée de résurgence des corps et de spectre, les spectateurs et un danseur générant la musique en temps réel se font face de part et d’autre d’un écran opacifié par l’image d’un brouillard. La présence des spectateurs fait apparaître sur l’écran des silhouettes noires et mobiles qui permettent de voir à travers elles. Step to step, pris sous l’angle de la sculpture, s’inscrit dans une lignée où le rapport au socle dans la sculpture contemporaine est questionné : de Robert Morris à certains minimalistes mais en passant par le Singing Sculpture (pratique artistique de Gilbert and George qui débuta en 1969 dans toute l’Europe avant d’obtenir la consécration lors du vernissage de la galerie Sonnabend à New York en 1971), par la Living sculpture (1972) de Gilbert and George et par l’œuvre Untitled (Go-Go Dancing Platform) (1991) de Félix González-Torres . Ces quatre œuvres développent une thématique commune autour du geste, de l’amorce d’une danse en devenir, c’est-à-dire pensant le socle à la fois comme une surface où est posé l’objet à regarder mais également comme l’activateur d’une transformation importante : la sculpture n’est plus un agencement de matériaux, ou un élément isolé et travaillé par la main de l’artiste, mais devient le corps de l’artiste lui-même en action durant un temps déterminé. Le support de Step to Step reste l’interface facilitant l’interaction entre les autres composants de l’installation, mais il contraint le spectateur à ajuster ses mouvements pour concevoir l’ ébauche d’une chorégraphie. Par conséquent, Step to Step facilite la prise de conscience à la fois des mouvements physiques du spectateur dans le temps et dans l’espace, et des interconnexions, des parasitages que les gestes produisent sur le film créant une étrange circulation, sorte de ballet autour du socle blanc et sur lui. L’interaction conserve une place importante dans ce dispositif, cependant l’objectif final demeure ailleurs. Thierry Fournier décale le sens en proposant aux spectateurs d’assumer leur part d’indécision, voire d’opter pour l’inaction afin que la narration filmique puisse avoir lieu.

Cyril Thomas

Juliette Fontaine – L’Épreuve de l’espace

texte de Juliette Fontaine, 2008

Juliette Fontaine in Step to step, Presses de l’École des Beaux-arts de Rennes, 2009

Thierry Fournier | Step to step 4

Dans de nombreuses installations interactives de Thierry Fournier, l’espace constitue une matière, beaucoup plus qu’un lieu. De manière récurrente, entrer dans l’un de ces dispositifs revient à pénétrer une matière sonore singulière, parfois étrange. Le son a toujours une présence physique forte, quasi organique, voire érotique (Electric Bodyland , Sirène ). Le déplacement du visiteur dans l’espace infléchit le son, qui est « sculpté » par sa présence.

Dans Step to step (« d’un pas à l’autre », « d’une marche à l’autre »), le visiteur ne se déplace pas à l’intérieur d’une pièce musicale comme dans Electric Bodyland, il ne s’infiltre pas non plus dans la matière sombre de sons troublants par leur animalité comme dans Feedbackroom , mais il doit une fois encore éprouver l’espace. L’installation dispose dans la pénombre et face à face la vidéo grandeur nature d’un coach (Sébastien Le Gall) donnant un cours de step et un socle blanc posé au sol devant l’image. La symétrie entre le step et le socle, ainsi que le cours dispensé par le coach, invitent à explorer le dispositif. Poser un pied ou monter sur le socle ralentit alors aussitôt la musique, les mouvements du coach et sa voix, malaxée comme une glaise bien que toujours compréhensible. Mais cette emprise sur l’image n’est qu’apparente : par une réaction inévitable de réflexe conditionné, le visiteur se met à l’imiter, devenant alors manipulé par elle. On ne sait plus lequel des deux est l’arroseur ou l’arrosé, ni qui singe qui. C’est l’aspect humoristique de l’installation : l’imitation impossible devient un jeu absurde et burlesque basé sur l’empêchement, qui évoque notamment Buster Keaton. De ce fait, la question de la prise de pouvoir de l’un sur l’autre est toujours rejouée dans un inversement des rôles, avec une intelligente ironie.

La mise en jeu du visiteur est notable puisqu’il faut traverser l’espace, aller en son centre, monter sur un socle. En d’autres termes, on est invité à s’exposer. Rester à distance du dispositif priverait de l’expérience de l’œuvre. Il faut l’explorer, faire l’expérience un peu déroutante de quitter la familiarité rassurante de l’intime, celle sécurisante de l’invisibilité ou de la discrétion, et entrer dans un espace à découvert et collectif. En outre, chaque individu est amené à faire l’expérience non seulement de son propre rapport à l’espace, mais également de l’altérité des autres visiteurs et du coach, d’autant plus soulignée qu’il est une image projetée, et non un corps présent. Dans cette attente de la confirmation de sa propre présence par autrui, le corps est au centre du regard de l’autre. Cette question du regard et de l’altérité se manifeste également d’une autre manière. Le socle sur lequel se pose le visiteur est en face de la projection, c’est un face à face, de step à step, et finalement d’égal à égal. Dans son absence présente, le coach regarde le visiteur, il s’adresse à lui, lui fait signe, l’apostrophe, alliant l’énergie et la bonhomie. L’effet de miroir est presque parfait puisque le « step » du coach est exactement aux mêmes dimensions que le socle placé dans la salle, et que la distance du coach au plan de l’image est la même que la nôtre. L’image pourrait être notre reflet – mais nous sommes face à un autre.

Dans La Phénoménologie de l’esprit, Hegel écrit : « Le maintenant est justement ceci de n’être déjà plus quand il est » . S’il on prend cette phrase comme une évidence éclairée, elle devient une sorte d’impasse magnifique qui ouvre des champs de réflexion très vastes. Mais elle écrit un territoire qui demeure finalement comme une clairière inhabitée : un jardin riche, certes touffu, mais d’un certain angle de vue infécond. Le constat est imperturbable : le temps présent est insoluble. Eprouver le temps présent, mais plus encore tenter de formuler ce qu’il est, serait comme vouloir attraper de ses mains nues un poisson dans l’eau d’une rivière.

Avec Step to step, nous faisons de manière empirique l’expérience de cet espace-temps fluctuant, glissant, et finalement indéterminé, improbable. Un espace-temps insoumis, insurgé, formant tout à la fois le temps instantané et le temps inexistant, dans le rapport troublant du présent à la présence du corps. Mon corps est dans l’instant présent, mais que vit-il de cet instant, qu’en perçoit-il par l’intelligence et les sensations – les deux étant inséparables – et qu’est-ce que mon corps gardera en mémoire de ce présent devenu déjà passé ? Cette dernière partie de la question reste sous-jacente dans l’installation qui nous immerge résolument dans un présent pur : notre corps sur le socle est en action, devant un corps projeté en action aussi, et nous ne pouvons avoir le recul nécessaire pour cette réflexion qu’en en sortant. Cette conjonction irrésolue est dessinée par l’impossible imitation des gestes du coach par le visiteur. On éprouve alors le présent comme un instant fuyant le présent de nos sensations. L’image de Sébastien Le Gall devient le point de fuite perpétuel d’un horizon inatteignable.

L’installation A+ proposait une expérience tout aussi déconcertante du temps quoique très différente. Inscrit hic et hunc, notre corps, par une distorsion temporelle saisissante, voyait l’image de ce qui s’était passé au même endroit avec un décalage exact de 24 heures. Step to step procure en revanche une notion contradictoire du temps présent : il n’existe qu’en tant qu’il se nie. La métaphore qui le décrit comme un point sur une ligne où l’on ne peut que passer devient une expérience palpable, un vécu brutal prouvé concrètement par le dispositif. Le poids du corps sur le socle ralentit l’image jusqu’à presque la geler, sans jamais toutefois totalement l’immobiliser : soit nous renonçons à saisir le sans-cesse fuyant insaisissable, soit nous l’immobilisons en demeurant incapable d’éprouver, et donc de décrire, ce point presque mort.

Conférences du dehors

série de performances et commissariat, 2008

Série de 7 performances, 2008, curateur et metteur en scène Thierry Fournier
Auteurices invité·es : David Beytelmann, Juliette Fontaine, Noëlle Renaude, Jean-François Robardet, Esther Salmona. Actrice : Emmanuelle Lafon
Création en résidence et produit par La Chartreuse, Centre National des Ecritures du spectacle.

Conférences du dehors comprend les performances : Circuit fermé, Ministère de l’extérieur (auteur invité David Beytelmann), La Bonne Distance (auteure invitée Noëlle Renaude), Ready mix (artiste invitée Esther Salmona), A Domicile, Frost (artiste invité Jean-François Robardet), Sentinelle 1.0 (artiste invitée Juliette Fontaine).

La notion d’accès (aux richesses, aux frontières, au travail, à l´éducation, à l’image…) traverse toutes les situations contemporaines, intimes et collectives. Le libéralisme généralisé ne permet plus de se tenir hors de son champ, et l’une des conséquences paradoxales de ce “monde sans dehors” est que la notion même de dehors est devenue omniprésente. Réunissant plusieurs artistes et auteurs invités pour une seule interprète aux statuts multiples, la série de performances Conférences du dehors explore cette notion en modèle réduit, dans une proposition à la fois noire, électrique et burlesque. Ce “théâtre d’opérations” s’inscrit dans une démarche générale d’interrogation sur les rapports entre écriture, arts plastiques et formes performatives : notion de dispositif, mise en jeu du spectateur, choix critique des espaces de représentation.

Circuit fermé, performance, avec Emmanuelle Lafon, Lelabo, Paris, 2007

Thierry Fournier | Circuit Fermé 2

Thierry Fournier | Circuit Fermé 1

Thierry Fournier | Conférences du dehors 4

Thierry Fournier | A domicile 3

Thierry Fournier | A domicile 2

Thierry Fournier | A domicile 1

Thierry Fournier | La Bonne Distance 2

Thierry Fournier | Sentinelle 4

Thierry Fournier | Ministère de l'extérieur 2

Thierry Fournier | Sentinelle 1

Thierry Fournier | Ready mix 1

Thierry Fournier | Ready mix 2

Photographies par Frédéric Nauczyciel et Alexandre Nollet.

Reanimation

création scénique interactive, Samuel Bianchini, Thierry Fournier, Sylvain Prunenec, 2008

Création scénique interactive pour danseur et spectateurs, 2008
Samuel Bianchini, Thierry Fournier, Sylvain Prunenec

Réanimation est à la fois une performance et une installation : un danseur et des spectateurs partagent le même dispositif. Une aire de jeu rectangulaire et sombre est divisée en deux par un écran sur lequel est projetée l’image d’un brouillard dense. De part et d’autre, danseur et spectateurs se font face. Le brouillard est opaque, mais la présence des spectateurs fait apparaître sur l’écran des silhouettes noires et mobiles qui permettent de voir à travers elles. Le danseur explore cet espace partagé et ces conditions de visibilité variables. Il entretient une relation étroite avec les spectateurs autant qu’avec la musique qui est générée en temps réel, par ses mouvements : confrontation active dans laquelle la performance est autant le fait des spectateurs que du danseur.

Captation vidéo, Espace Pasolini Théâtre international (Valenciennes), 2008 :

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Coproduction : École nationale supérieure d’art de Nancy (atelier de recherche et de création ElectroShop) / Alliance Artem, Espace Pasolini Théâtre international (Valenciennes). Avec le soutien de la Région Lorraine, du Groupe ICN et de SFR-Cegetel. Photographies Samuel Bianchini et Thierry Fournier.