Installation en réseau avec webcam en direct et pièce sonore (mp3, 8′, en boucle), 2018-2026
Version en direct : Penser voir sur Acoustic Cameras
Une caméra de surveillance sur une plage fait un burn-out. Nous entendons sa voix, comme si elle était vivante. Le niveau de son intelligence l’a amenée à douter et à ne plus savoir quoi faire : “J’y arrive plus. J’ai un problème de discrimination”. Que doit-elle regarder ? À quoi sert-elle ? Elle ne comprend plus rien, évoquant aussi bien les travailleurs du clic surexploités qui alimentent les IA que les “bullshit jobs” décrits par David Graeber.
Penser voir a été créée à l’invitation du projet Acoustic Cameras, qui invite des artistes et musiciens à investir les flux en direct de webcams partout dans le monde, en leur adjoignant une création sonore ou musicale. Le projet de Penser voir a consisté à retourner ce protocole, en faisant de la caméra elle-même le sujet de l’œuvre et en lui donnant la parole.
L’œuvre est donc composée des images en direct de la caméra de surveillance, sur laquelle le texte est lu en boucle par une voix de synthèse. Souvent, des correspondances se produisent et accréditent l’impression que la voix décrit réellement ce qui se passe en direct.
Merci à Acoustic Cameras, Pierre Beloüin et Didier Hochart. Penser voir est régulièrement exposée en France et à l’étranger : festival Ososphère Strasbourg 2026, Université Aix-Marseille 2024, École supérieure d’art d’Aix en Provence 2023, Maquinas Misticas Madrid 2022, ISEA Barcelona 2022, Festival Ososphère 2022, Experimenta Grenoble 2020, Théâtre du Granit 2020, Duo show Thierry Fournier & Laura Gozlan CAPA Aubervilliers 2018.
Texte de Claire Chatelet
Extrait de Thierry Fournier, L’espace de l’entre, Claire Chatelet et Juliette Fontaine (dir), Pandore éditions x Les presses du réel, 2025
Une machine empêchée, dysfonctionnelle, est également au cœur de l’œuvre Penser voir de Thierry Fournier. Initialement créée dans le cadre du projet Acoustic Cameras invitant des artistes et des composi- teurs à concevoir une pièce sonore en lien avec le flux intercepté de webcams situées dans différents endroits du monde (illustration 11), Penser voir est une fiction qui s’expérimente sur le web. Elle offre visuellement le flux en temps réel d’une caméra de vidéo-surveillance qui filme une plage9 et fait entendre en bande-son une voix de synthèse féminine.
La machine de vision tente de décrire le paysage qu’elle enregistre et exprime dans le même temps son « incapacité à analyser » l’image capturée : « Comment reconnaître le sable, la mer, les passants, les arbres ? Qu’est-ce qu’un comportement suspect ? Que regarder et comment ? ». Autant de questions qui l’amènent à se demander ce que peut être un regard et même un jugement du re- gard. Devant le constat de sa faillibilité, elle s’interroge sur son utilité en tant que machine. Cette œuvre, qui « ne cherche pas à performer une intelligence artificielle », s’inscrit dans un projet global de l’artiste qui interroge notre appréhension des IA et le statut qu’on pourrait leur accorder11.
Thierry Fournier explique : “Se sentant incompétente, comme en burn-out, elle se compare aux micro-travailleurs ou aux algorithmes de détection du web. Elle décrit ses propres logiques, ses interrogations ; parfois, elle pense à des pas- sages de Sur la certitude de Wittgenstein. De quoi est-on sûr ? Qu’est-ce que voir lorsqu’on est une machine ?”
L’incertitude de la machine quant à sa capacité à reconnaître, nous gagne en tant que spectateurs. Nous regardons en direct le paysage de la plage qui s’anime, nous entendons la voix qui doute, nous constatons qu’il s’agit d’une boucle déterminée : la pièce sonore dure neuf minutes alors que le flux vidéo en temps réel peut s’étendre indéfiniment.
Nous comprenons donc que nous ne sommes pas confrontés à une véritable IA, mais bien à un artifice, pourtant nous adhérons pleinement à la fiction de cette prise de conscience d’une entité artificielle. Loin de rompre notre suspension d’incrédulité, la boucle sonore qui révèle la supercherie, accentue au contraire notre rapport empathique à l’IA qui « déraille ». Elle est littéralement en boucle sur sa condition machinique, et donc sur sa condition d’être (ou plutôt de ne pas être) au monde. Alors que le paysage change, elle n’en sort pas, elle ne s’en sort pas. Ainsi la boucle sonore se diégétise, apparaissant comme une conséquence de cet état de burn out décrit par Thierry Fournier. Paradoxalement, c’est parce qu’elle est hautement performante que l’IA se met à douter et commence à dysfonctionner. Le dérèglement de la machine devient ainsi la métaphore du dérèglement d’un monde qu’il convient de mettre en doute. Car comment continuer dans un tel monde ? « Putain j’y arrive plus », répète inlassablement l’IA, tout en se faisant l’écho de ces travailleurs invisibles du clic en majorité sous-payés qui ont contribué à la façonner en l’alimentant13. En s’inquiétant de son utilité, elle conteste également en creux l’injonction à la performance, caractéristique de notre société, laquelle semble n’envisager l’homme qu’en termes de devenir-machine. Le récit fictionnel déployé par Penser voir autour des problématiques du savoir et du doute, de la performance et de l’échec, du sens et du non sens, est philosophique et éminemment politique.
« Putain j’y arrive plus »… La fragilité de la machine à décrire, son impuissance à se saisir factuellement de ce qui apparaît de- vant son œil numérique automatique et a priori sans affect, ses biais de discrimination donc — pour utiliser les termes techniques du machine Learning — obligent aussi à nous interroger sur ce nous voyons dans cette image d’un « ailleurs-maintenant » qui s’offre à nous, certes synchrone et sans filtre, mais via un dispositif qui conditionne notre regard et nous fait prendre conscience de l’incer- titude même de notre propre expérience perceptive. Notre regard de spectateur épouse en effet le point de vision de la machine de surveillance, il est assigné à ce point de vue frontal et fixe, à un cadre contraignant spatialement, mais qui, du fait de l’enregistrement en temps réel, offre paradoxa- lement un champ temporellement infini (illustration 13). Or ce point de vision voyeuriste est aussi un point de vue, au sens réflexif du terme, à savoir : la construction d’un rapport au monde.
Alors qu’elle expérimente son incapacité à détecter les informations, à analyser les données et à partir de là à reconnaître des formes, son incapacité à discriminer donc, la machine échappe à son activité de contrôle et de surveillance et à son objectivité constitutive. Soudain faillible, elle com- mence à percevoir le monde. Son inadaptation lui permet de se construire un regard en dehors de l’automatisme de sa fonction. En doutant, elle commence à amorcer une pensée, à ressentir et à ex- primer son mal-être, à devenir sensible, subjective, affectée. Bien que décorporéisée, la machine de vision n’en est pas moins incarnée (la voix artificielle étant la principale modalité de l’incarnation), elle a donc un « corps propre », au sens où l’entend Maurice Merleau-Ponty dans la Phénoménolo- gie de la perception, c’est-à-dire un corps qui tout à la fois dévoile et soutient la subjectivité et est le principe de toute perception. Parce qu’elle devient subjective, la machine n’enregistre plus : elle (se) construit un regard.
Au-delà de la capture, de la saisie, comprenant qu’elle est « [livrée] à quelque chose d’intolérable qui est [sa] quotidienneté même » (Deleuze), l’IA prend conscience des limites de la logique d’apprentissage qui conditionne son statut de « pur voyant14 », et par la parole, elle la déconstruit. À l’instar des cinéastes modernes, tels que les a caractérisés Gilles Deleuze se référant à Cézanne, Thierry Fournier semble chercher via sa machine sensible à « rendre visible l’activité organisatrice du percevoir ». L’« espace égocentré » qu’elle expérimente, libéré de tous liens sensori-moteurs, constitue en effet une « image-temps » au sens deleuzien, c’est-à-dire une situation purement optique et sonore, mais une « image-temps » d’une nature tout à fait singulière, qui par l’acte de parole (se) réfléchit et s’actualise. Une image performative donc, visible, lisible et pensante.





























































